COPYRIGHT:  Décembre 2007 - Jacques Simon TIMOTEI
Bibliographie Livre d'or ***
 

 

 

 COUTUMES ET CROYANCES CORSES

LA MORT

A MORTE

 

 

Les Voceri sont les voix do la douleur, les cantiques populaires du Corse en présence du trépas. Comme si la femme était douée d'une intuition plus perspicace du mystère de la souffrance, c'est à cette âme d'une sensibilité exquise, à cette voix touchante que nos insulaires, par un sentiment profond de philosophie, ont déféré la mission de célébrer la mort.

On hésite tout d'abord à croire possible l'alliance des chants avec les larmes; et en effet, la joie seule s'exalte comme malgré elle dans une sorte de mélodie primitive; mais la peine cherche le silence, qui est lui-même comme une image de la tristesse et du malheur. Cependant les chants funèbres naissent d'un besoin intime de la nature humaine; et, ainsi que la parole qui n'interprète pas uniquement les émotions du plaisir et qui raconte jusqu'à satiété les angoisses du coeur, ils sont bien l'exclamation spontanée de la douleur, mais d'une douleur qui demande des consolations au langage divin de la poésie et aux charmes de l'harmonie.

L'action scénique dont ces chants sont accompagnés offre plus d'un contraste et des traits propres à chaque contrée.
Quand un homme va mourir, on allume un cierge que l'on promène sur son corps en faisant le signe de croix (la crociata), puis, dans un profond silence, on attend le dénouement fatal.

Le dernier soupir rendu, dans tel endroit de l'Île, on étend le mort sur une tola (table) ; les femmes commençait autrefois autour du cadavre une terrifiante ronde (le caracolu). Rangées en cercle, et s'étant voilées d'une faldelta, (une espèce de jupe de couleur noir-bleu, qui est attachée à la ceinture et relevée de derrière sur la tête et sur les yeux, à la manière d'un capuchon), les pleureuses dansent en exprimant par leurs gestes et leurs cris la plus vive douleur. Elles se mettent à répandre des pleurs, puis l'une d'elles entonne les hymnes du trépas.

En ce moment, ces hymnes ont un caractère de tristesse douce, délicate, Quand la fatigue éteint la voix funèbre, la chanteuse fait un signe pour demander assistance, une autre voix succède à la sienne, et celle mélodie lamentable se prolonge de la sorte jusqu'à l'heure où le prêtre s'avance pour procéder à l'enlèvement du corps du défunt et le conduire à l'église avec la pompe chrétienne. A cet instant fatal les coeurs se brisent, la douleur se transforme en désespoir, les chants deviennent des cris aigus et poignants et la pantomime affecte des mouvements tragiques et convulsifs. Pendant l'office divin, qui dure souvent de neuf heures du matin à une heure de l'après-midi, les plus proches parents restent debout à la tête du cercueil, et à leurs côtés se tiennent les autres femmes (les pleureuses), tout absorbées dans la prière et le visage baigné de larmes.
Ailleurs, et dans la maison mortuaire encore, elles entourent le cadavre, également voilées, mais immobiles comme des fantômes, inclinant la tête sur la poitrine, gardant un silence sépulcral et ne laissant échapper que quelques soupirs qu'elles étouffent avec effort.
Mais dans le Niolo, au lieu de demeurer immobiles près du corps, elles s'agitent au contraire, étendent les bras, se courbent, se frappent la poitrine, trépignent, et avec tous les gestes représentatifs de la douleur, marchent ensemble auprès du défunt.
En d'autres lieux toutefois, le tableau a un aspect plus effrayant, car elles vont jusqu'à s'écorcher la figure ; elles s'arrachent les cheveux, déchirent leurs vêtements.

 

En Corse, le culte des morts est une tradition séculaire comme en témoignent les nombreuses statues menhirs éparpillées sur l'île. Selon la nature de la mort, il y a deux sortes de rites funèbres : S'il s'agit d'une mort naturelle, les campane (cloches) sonnent de façon rapide. Celui qui va mourir doit pouvoir les entendre avant de fermer les yeux car les sons de cloche vont permettre de chasser les mauvais esprits et  faciliter son passage dans l'au-delà.

S'il s'agit d'une mort violente, la chemise ensanglantée du défunt est exposée dans la salle principale pour maintenir intact le désir de vengeance qu' exhortent  les cris des lamenti et des voceri.

Dès que le décès a eu lieu, on cache tous les miroirs avec un drap pour éviter que l'esprit du défunt (u spiritu) ne se voit dans leurs reflets et ne reste prisonnier dans la maison, on ouvre un instant les fenêtres pour lui permettre de s'en aller librement. Puis, on ferme les volets, on éteint le feu dans la cheminée, on chasse le chien, on souffle toutes les lumières et durant trois jours la maison reste dans la pénombre. Ce sont les voisins  qui apportent leur repas à la famille en deuil.

Parents et amis passent à veiller en compagnie la nuit entière qui précède le jour de l'enterrement. Vers minuit on leur apporte diverses espèces de gâteaux, de la bastella (galette), de la schiaccia ou foccacia (gauffres), du fromage, du vin, et l'assemblée mange et boit autour de la dépouille mortelle.
Un autre repas suit l'inhumation, c'est le conforto. Presque partout il est préparé par la famille et les amis de la personne décédée. On a soin de disposer en temps convenable la paniera, c'est-à-dire d'envoyer au domicile mortuaire un panier garni des aliments qui doivent défrayer ce frugal et lugubre souper. Quand les relations de parenté sont étendues, on expédie tour à tour la paniera, afin que les réunions puissent se prolonger pendant plusieurs jours. Le mot de conforto dérive de confortare, soulager ; en effet, les âmes tendres et compatissantes trouvent là l'occasion propice de répandre des consolations dans le sein de ceux que la mort a frappés dans leurs plus précieuses affections.

 

Pendant ces trois jours, le mort est préparé, vêtu de ses plus beaux habits et exposé sur la tola (table) -d'ou l'expression: "e nant'a tola" qui signifie : "il vient de mourir"- dans la salle principale où se tiendra la veillée funèbre qui durera toute la nuit et au cours de laquelle, au milieu des voceri et des lamenti, sera servi aux environs de minuit un repas appelé cunfortu.

Un tumulte effroyable accompagne cette soirée lugubre. Les cris tragiques des femmes qui se tirent les cheveux à poings serrés, se griffent le visage, se cognent la tête et s'agitent comme des possédées, contrastent étrangement avec l'accablement immobile et silencieux de l'homme tandis qu'au dehors les chiens rassemblés sur le seuil, hurlent à la mort.

 

Le troisième jour, le corps est mis en bière et transporté à l'église où une messe est chantée.

A la fin de l'office religieux, le cercueil, porté tour à tour par tous les hommes du village, est emmené soit dans le cimetière communal, soit, le plus souvent, sur la propriété familiale ou même en plein maquis où une fosse a été creusée dans le sol.

Jusqu'au début du XIX ème siècle cependant, les cadavres, riches ou pauvres, étaient inhumés dans la fosse commune (l'arca). Dans mon village, en castagniccia, l'arca était creusée sous les dalles de l'église et une lourde plaque de pierre portant l'inscription "QUA TI VOGLIO" en obstruait l'entrée. En d'autre lieus, l'arca longeait une des façades de l'église dont elle n'était séparée que par une cloison de briques ; contre cette cloison était appuyée la bière commune où reposait le corps du dernier défunt du village. A la fin de la cérémonie mortuaire, on abattait la cloison et le cadavre était poussé dans l'arca. Les briques étaient ensuite remises en place et la bière vide, attendait un nouveau cadavre.

 

 

Selon la tradition, la mort annonce sa venue par de nombreux signes funestes: cris d'oiseaux, hurlements, craquements insolites dans la maison, rêves prémonitoires, vision de procession ou d'enterrement, présence des morts au milieu des vivants. Cette dernière vision funeste d'un cortège de revenants qui parcourt les villages en portant le cercueil d'une personne dont elle annonce la mort en faisant la répétition de ses funérailles, c'est celle de la mumma ou de la squadra d'arozza. On dit qu'une fois l'an, au solstice d'hiver, la squadra d'Arozza se manifeste plus que d'habitude car elle transporte les dépouilles de tous ceux qui vont mourir dans l'année.

 

Dans une sorte de nébuleuse, ces fantômes blancs dont on ne peut voir le visage car ils ont la tête recouverte d'un capuchon, avancent lentement vers l'église en tenant dans la main un cierge allumé.

Groupé autour du cercueil, ils récitent une prière dont vous ne comprenez pas les paroles car c'est un murmure lugubre et effrayant que vous entendez. Si par malheur, il vous arrive de croiser ce cortège, adossez-vous à un mur et mettez dans votre bouche un couteau, la lame pointée vers la squadra, pour ne pas perdre l'usage de la parole.

Malgré l'effroi que ce spectacle vous cause, ne cédez pas à la frayeur, ne vous évanouissez pas car un fantôme pourrait se détacher du rang et en profiter pour glisser un cierge dans votre main ou dans votre poche et à votre réveil vous serez devenu un stregu, un mazzeru (sorcier).

Il vous faudra beaucoup de courage pour vous débarrasser de ce sortilège car vous devrez de nouveau affronter la Squadra d'Arozza et à son passage vous devrez remettre le cierge au seul fantôme qui n'en a pas; mais prenez garde, si vous vous laissez envelopper par la procession, vous serez perdu à jamais.

 

 

 

Me contacterr

Haut de page

Dernière mise à jour pour cette page : 05 février 2022