CHRONIQUES DE LA CORSE ANCIENNE

LES PRISONS DE CORTI

 

Vous pouvez écouter sur cette page un extrait de la chanson "Le prisonnier" interprétée par Antoine CIOSI

   

LES PRISONS DE CORTI

 

Au XVIème siècle, les prisons de Corti étaient synonyme de conditions terribles de détention. Les hivers y étaient froides et humides et en été la chaleur y était suffocante.

En 1888, le Docteur A Bournet, chargé par le Ministre de l'intérieur d'une mission scientifique, visite les prisons et les pénitenciers de Corse.

Il raconte : [...] Quant à la prison de Corte, elle n' a point sa pareille dans aucune ville de France. Il faut remonter aux cachots du moyen âge pour trouver des lieux de détention plus sombres et plus infects. Je connaissais avant d'aller à Corte cette déclaration franche de M. Daunassans, préfet de la Corse, au Conseil général. Je la croyais exagérée. Elle n'exprime que la réalité des faits. Devant un spectacle si lamentable, on est vraiment honteux pour la Corse et pour notre Administration pénitentiaire. M. Herbette a-t-il visité ce réduit infect décoré du nom de maison d'arrêt ? A-t-il entendu cette déclaration lugubre d'un haut fonctionnaire? "Six mois de prison subis à Corte, dans des conditions ordinaires, valent une condamnation à mort." Et cette autre de l'un de ses plus intelligents subordonnés en Corse ? "Les ménageries, les cages où sont enfermées les fauves sont plus humainement installées...".

Quand on a franchi la grille au-dessus de laquelle est inscrit le vers du Dante « Lasciate ogni speranza o voi ch'entrate  » on descend une vingtaine de marches, et on se trouve dans une véritable fosse, humide, obscure, dont l'air infect ne se renouvelle qu'à travers les soupiraux installés sur la rue, un lieu malsain où les égouts obstrués corrompent tout l'air ambiant. Quoi d'étonnant alors qu'il y ait eu 41 malades en 1885, 46 en 1886, et 23 au 6 septembre 1887, que la carie dentaire, la fièvre intermittente, la diarrhée, les céphalées, la dyspepsie, l'anémie, soient d'une extrême fréquence ? Le maximum de présence est 50 hommes et 7 femmes. Le mouvement pour l'année 1886 a été de 524 hommes et 50 femmes : 9 hommes et 1 femme en mars, 103 hommes et 7 femmes en septembre. Celui de 1887 a été jusqu'au 1er septembre de 356 hommes et 34 femmes. Le 6 septembre étaient présents seulement 10 hommes et 5 femmes.
La prison de Corte n'a pas de préau. Il suit de là que prévenus et condamnés sont parqués comme des fauves. Le quartier des femmes est un lieu malsain où il y a tout au plus place pour la moitié des malheureuses qu'on y entasse. Quand j'y pénétrai, elles étaient cinq (l'une d'elles allaitait un enfant de 8 mois) vivant dans un air vicié, entre quatre murs d'où l'eau ruisselle, sous l'affaissement irrégulier des poutres moisies.
Une espèce de brasero ou de réchaud jette, pendant l' hiver, dans chaque quartier, une vapeur lourde qui aggrave les miasmes pestilentiels dont ces nouveaux plombs de Venise sont le réceptacle. Là aussi vivent confinés le gardien-chef, sa femme et ses quatre enfants : six personnes dans une seule pièce, véritable cellule, au rez-de-chaussée. On doit regretter que M. Millerand n'ait pas visité la prison de Corte, ni constaté la situation déplorable du gardien chef. La 45ème circonscription pénitentiaire méritait une place à part dans son Rapport au nom de la commission du budget .
Ces faits d'ailleurs sont connus . Chaque année le Préfet de la Corse les révèle au Conseil général. Malheureusement les assemblées représentatives de la Corse sont serviles ou tracassières, travaillées par les intérêts de clan et de personne. A chaque session le Conseil général s'émeut ... mais cette émotion fait bien vite place à la politique [...]

 

Ce qui deviendra plus tard le Palazzu Naziunale se composait de deux niveaux : Le rez-de-chaussée était réservé aux prisons et comprenait deux geôles : La première geôle recevait les prisonniers de droit commun, la seconde était réservée aux prisonniers difficiles ou dangereux.

A l'étage, une grande pièce, "il salotto", était réservée aux audiences et servait également de tribunal.

En 1753, Corte devient la capitale de la Corse et en 1759, Paoli installe son gouvernement au Palazzu della signoria (qui deviendra le Palazzu naziunale) après l'avoir fait remettre en état et meubler.

Au rez-de-chaussée, il y fait aménager une chapelle privée et une cuisine. Deux ans plus tard, il fera poser des vitres sur les quinze fenêtres qui n'étaient jusqu'alors protégée que par des toiles blanches. Des barreaux seront posés sur les ouvertures des prisons du Publico Palazzo.

En 1764, la prison était transférée au château de la citadelle où six cachots sont construits.

Le 21 mai 1769, Corte est occupé par les troupes Françaises et l'administration s'installe au Palazzu qui est pour les besoins surélevé d'un étage.

En 1773, U Palazzu Naziunale, retrouvait ses fonctions de détention.

En 1799, la prison est de nouveau transférée dans la citadelle.

A la chute de l'Empire, les locaux sont réorganisés et en 1817, le rez-de-chaussée retrouve ses fonctions de prison.

Sous le consulat et le premier Empire, le palazzu devenu Casa di città, abrite l'administration et la mairie.

En 1837, pour respecter en partie le vœu du Babbu qui aurait voulu y installer l'université, on ouvre dans les locaux du Palazzu l'école Pascal Paoli mais dans les caves, les cellules son toujours occupées par des détenus. Cette étrange cohabitation ne cessera qu'au début du XXème siècle lorsque la prison sera transférée au lieu dit "Purette" où les conditions de détentions sont déplorables. Les prisonniers dorment sur des paillasses infestées par la vermine et de nombreux cas de gale sont signalés.

 

Le révolutionnaire politique Louis Augute Blanqui dit "l'enfermé" (il aura passé les trois quarts de son existence en prison), qui y fut incarcéré à partir de décembre 1857 jusqu'en 1859, après être également passé par les prisons de Sartène et Bastia, se souvenait de ces caves où la lumière passait avec peine par un étroit soupirail et où "la fosse d'aisance recevait tout l'air vicié et en renvoyait un autre, méphitique ; Dix détenus étouffaient dans ce sépulcre, certains pour des crimes capitaux, mais aussi parfois des enfants ...". Blanqui souligne également la promiscuité du caveau des femmes qui n'était séparé de celui des hommes que par une simple grille; et il s'étonnait d'avantage encore de voir les étages et le rez-de-chaussée servir d'école.

A l'expiration de son temps, il fut déporté en Afrique par l'Empire. Peu de mois après, l'amnistie de 1859 lui permit de rentrer en France ; mais il n'eut qu'un court répit. Arrêté en 1861, sous l'inculpation d'être le chef d'une société secrète, il fut condamné à quatre ans de prison. Heureusement, bien que gardé à vue dans l'hôpital où on avait été forcé de le transporter en raison de son état de santé, il put s'évader et éviter une nouvelle déportation probable à la fin de son temps. Réfugié à Bruxelles, où il vivait d'un très petit revenu, il fit, paraît-il, plusieurs voyages secrets à Paris, et il eut la chance d'échapper à la police impériale. Enfin il put rentrer au 4 Septembre. On a encore présent à la mémoire son rôle si actif pendant le siège par les Prussiens. On se rappelle surtout son journal si éloquent, la Patrie en danger. Désespéré de voir ses efforts de parole et de plume restés sans résultat, il songea à un coup de main et organisa le mouvement du 31 octobre. On sait comment ce mouvement, un instant près d'aboutir, avorta finalement. Arrêté, la Commune demanda quelques mois plus tard, dirent les journaux du temps, son échange contre les otages ; mais ce fut en vain, et, traduit enfin devant le sixième conseil de guerre, il se vit condamner, le 29 avril 1872, à la détention perpétuelle et fut envoyé à Clairvaux.

 

 

Le célèbre Henri Charrière dit "Papillon" qui y fit un bref séjour dans les années 1920, trouva son incarcération insupportable.

À l'occasion d'une bagarre, il avait blessé sérieusement un de ses camarades. Pour éviter les poursuites judiciaires, il n'avait que 17 ans, son père l'avait obligé à s'engager dans la marine.Nationale. Après son passage à Toulon, il s'était retrouvé dans un régiment disciplinaire en Corse :  à Calvi, où il se fait tatouer un papillon sur la poitrine (ce qui lui a valu son surnom "Papillon"), puis à Corte. Dans ce régiment il va rencontrer des têtes brûlées qui vont l'orienter insensiblement vers l'illégalité, les hors la loi et l'une des pires prisons de Corse : celle de Corte.

Le 27 octobre 1931, Henri Charrière est condamné aux travaux forcés à perpétuité au bagne de Guyane pour le meurtre d'un de ses amis, Roland Legrand.

 

Les prisons de Corte furent également impitoyables pour leur constructeur qui, dit-on, se donna la mort pour les avoir édifiées. Commencés en 1881 mais bientôt arrêtés faute de crédits, les travaux de construction du bâtiment, d’après les plans de l’architecte départemental M. Dumoulin, reprirent en décembre 1887. C’est en juillet 1927 que fut construite l’aile latérale pour abriter les gendarmes, leurs familles et les locaux de la brigade.

 

Lors d'une séance du 16 avril 1888 (Conseil général de Corse, 1ère session ordinaire, procès verbal des délibérations, rapport du Prefet Fremont) on peu lire à propos de l'état de la prison de Corte : M. Ceccaldi, député, estime qu'il y a lieu d'insister de nouveau auprès du Ministre de la guerre.
La prison de Corte est humide, les détenus y contractent de maladies sérieuses. On ne saurait, sans violer les lois humanitaires les plus élémentaires, maintenir une situation aussi déplorable. On a vu des prévenus quitter, après leur acquittement, la prison avec un germe de maladie grave.
Ce qu'il faut éviter surtout c'est le contact des prisonniers avec les élèves de l'école Paoli. A ce propos M. Ceccaldi rappelle que le Conseil général avait demandé la transformation de cette école en établissement de plein exercice. Une des raisons qui n'ont pas permis à M le Ministre de l'Instruction publique de donner suite à ce voeu, c'est le mauvais état du local.
M. De Casabianca dit que M. le Ministre de l'Instruction publique a promis d'allouer des fonds pour l'agrandissement et l'amélioration de l'école ; mais le département ne pourra compter sur le concours de l'Etat que lorsque la nouvelle maison d'arrêt aura été construite.
A son avis, le Conseil général devrait émettre le voeu que la prison de Corte soit immédiatement évacuée ; et, au cas où M. le Ministre de la guerre persisterait dans son refus, il faudrait demander le tranfert de l'école dans un autre local.
A cet effet M. De Casabianca, sénateur, en son nom et au nom de Mrs. AStima, Peraldi, sénateur, et Mariani dépose la proposition suivante en faveur de laquelle il réclame l'urgence.
Les soussignés émettent le voeu que la maison d'arrêt de Corte soit immédiatement évacuée.
Et au cas où le département de la guerre persisterait dans son refus de livrer la citadelle de Corte pour servir momentanément de maison de détention, les soussignés, considérant que la maison d'arrêt de Corte, au premier étage, sert de salle d'école, prient l'administration de faire cesser cet état de choses et de décider que l'école sera provisoirement transférée dans un autre local qui sera choisi d'urgence.

Signé : Paul DE CASABIANCA, ASTIMA, PERALDI, MARIANI.

L'urgence est déclarée et la proposition adoptée.

 

 

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Dernière mise à jour pour cette page : 21 février 2022